Kate M. Forde, BSc MPH RD, est responsable de la nutrition spécialisée – Aliments destinés à des fins médicales spéciales chez Dairy Industry Ireland, et est une diététicienne expérimentée.
Elle a répondu à nos questions avant la publication d’une série de vidéos et de fiches d’information sur la dénutrition de l’adulte et les compléments nutritionnels oraux (ONS).
Qu’est-ce que la dénutrition et pourquoi est-elle importante ?
La dénutrition est une affection grave qui survient lorsque l’alimentation d’une personne ne contient pas suffisamment de nutriments pour répondre aux besoins de son organisme. Elle peut affecter la croissance, la santé physique, l’humeur, le comportement et de nombreuses fonctions de l’organisme, y compris sa capacité à cicatriser ou à se réparer. On peut également souffrir de dénutrition si son alimentation ne contient pas le bon équilibre de nutriments. Il est possible d’avoir une alimentation riche en calories mais pauvre en vitamines et en minéraux. Cela signifie que l’on peut souffrir de dénutrition, quelle que soit sa corpulence1.
La perte de poids et la dénutrition peuvent accroître le risque de complications graves mais potentiellement évitables. Elles sont associées à une moins bonne réponse au traitement et à de moins bons résultats, ce qui peut réellement affecter la qualité de vie globale d’une personne. C’est pourquoi c’est si important. Elles ont également un impact particulièrement négatif sur les personnes âgées, car elles peuvent nuire à leur fonctionnement, à leur mobilité et à leur autonomie2.
Les personnes considérées comme dénutries présentent davantage de complications que celles qui sont bien nourries. Par exemple, le risque d’infection est plus élevé chez les patients hospitalisés dénutris et, en ville, les patients dénutris sont susceptibles de consulter plus souvent leur médecin traitant. Les coûts de santé annuels associés à la dénutrition sont énormes, estimés par exemple à 170 milliards d’euros3 à travers l’Europe. Cependant, la dénutrition est généralement relativement simple et peu coûteuse à traiter, surtout si elle est détectée tôt. Les recherches ont montré que la sensibilisation à la dénutrition, des programmes de dépistage efficaces et un traitement précoce conduisent à de meilleurs résultats pour les patients3.
Qui est à risque de dénutrition et quels sont les facteurs de risque ?
Toute personne risque de souffrir de dénutrition à un moment de sa vie et celle-ci peut souvent être difficile à reconnaître, car de nombreux facteurs peuvent contribuer à ce risque. Une perte d’appétit associée à une perte de poids involontaire indique qu’une personne a des apports insuffisants en énergie, en protéines et en autres nutriments, ce qui contribue au risque de dénutrition.
D’autres facteurs pouvant contribuer à la dénutrition sont1 :
- Si une personne a peu ou pas mangé au cours des cinq derniers jours
- Ou si elle est susceptible de peu ou ne pas manger pendant les cinq prochains jours ou plus en raison de certaines pathologies
- Si l’organisme est incapable d’absorber les nutriments de l’alimentation ou des aliments ordinaires comme prévu
- Certaines pathologies sous-jacentes peuvent faire que l’organisme ait besoin de nutriments supplémentaires par rapport à auparavant
- Si les dents sont en mauvais état, manger peut être difficile ou douloureux
- Si avaler des aliments est difficile ou douloureux (le terme médical est la dysphagie et les causes sont variées, comme une obstruction de la gorge, une atteinte des nerfs impliqués dans la déglutition ou des plaies dans la bouche)
- Une perte d’appétit due à la perte de l’odorat et du goût
- Un handicap physique ou d’autres déficiences peuvent rendre difficile le fait de cuisiner soi-même
- La prise simultanée de nombreux types de médicaments différents peut perturber la capacité de l’organisme à absorber et à utiliser efficacement les nutriments
- L’organisme peut parfois avoir des besoins énergétiques accrus, par exemple s’il tente de se rétablir après une blessure grave ou une intervention chirurgicale
- Des facteurs sociaux peuvent également y contribuer, tels qu’un faible revenu, le fait de vivre seul et d’être socialement isolé, une mobilité réduite et un manque de transport limitant l’accès aux commodités
- Les troubles de santé mentale peuvent affecter la capacité à prendre soin de soi
- Les personnes âgées peuvent devenir dénutries progressivement si une mauvaise santé commence à affecter leur capacité à s’alimenter correctement. La dénutrition aggrave alors, à son tour, leur état de santé.
Ce ne sont là que quelques-uns des éléments qui seront pris en compte lors d’une évaluation nutritionnelle réalisée par un professionnel de santé. La dénutrition peut se développer rapidement lors de périodes de maladie aiguë ou plus progressivement, selon les circonstances. Cela souligne l’importance du dépistage nutritionnel, qui prend moins de 5 minutes et permet d’identifier les personnes à risque2.
Comment la dénutrition est-elle identifiée et traitée ?
Un diagnostic de dénutrition est généralement posé à la suite d’une évaluation nutritionnelle réalisée par un professionnel de santé formé, sur la base de facteurs tels que le poids, une perte de poids involontaire, ou le fait qu’un élément, comme une pathologie, ait affecté la capacité d’une personne à absorber les nutriments de son alimentation. Toute autre pathologie ou tout examen que la personne peut subir sont également pris en compte1.
Il existe des outils de dépistage validés qui utilisent une méthode pratique et simple comme première étape pour identifier les personnes à risque de dénutrition ou en train de le devenir et susceptibles de nécessiter une intervention nutritionnelle2. Il existe de nombreux outils de dépistage nutritionnel, mais les outils validés les plus couramment utilisés sont le « Malnutrition Universal Screening Tool » (MUST) et le « Mini Nutrition Assessment » (MNA). Le MUST est un outil de dépistage en cinq étapes permettant d’identifier les adultes atteints de dénutrition, utilisé dans tous les milieux de soins. Le MNA est un outil validé de dépistage et d’évaluation nutritionnels composé de six questions, spécialement utilisé pour les personnes âgées de 65 ans et plus2.
Le dépistage devrait être réalisé dans tous les milieux de soins, par exemple lors de l’admission à l’hôpital, tant en hospitalisation qu’en consultation externe, puis chaque semaine si une préoccupation clinique existe. Tous les résidents des établissements de soins et des maisons de retraite devraient être dépistés à l’admission, le dépistage étant répété tous les mois compte tenu de la forte prévalence de la dénutrition dans ces populations. Par ailleurs, le dépistage devrait être effectué lors de la première inscription auprès du médecin généraliste, répété en cas de préoccupation clinique et à d’autres occasions, telles que les bilans de santé ou les vaccinations4.
Le dépistage n’est toutefois conçu que comme un moyen rapide d’identifier les personnes présentant un risque important de problèmes nutritionnels, afin qu’une évaluation nutritionnelle plus détaillée puisse être réalisée par un professionnel de santé formé, tel qu’un diététicien diplômé2.
La principale option de traitement pour une personne identifiée par ces outils de dépistage consiste à augmenter la teneur en énergie (calories) et en protéines de son alimentation. On tient également compte de la nécessité d’un bon équilibre en vitamines et en minéraux. Les calories contenues dans les aliments sont ce qui fournit de l’énergie à l’organisme. Les protéines sont considérées comme les « éléments constitutifs » de l’organisme, l’aidant à se construire, à se réparer et à maintenir sa force1.
Un diététicien ou un autre professionnel de santé discutera des changements pouvant être apportés à l’alimentation d’une personne pour en augmenter la teneur en énergie (calories) et en protéines. Il élaborera un plan alimentaire recommandé en fonction des circonstances individuelles et des préférences alimentaires. Il apportera également un soutien à la personne pour effectuer ces changements alimentaires, dans le but d’assurer l’adéquation nutritionnelle de son alimentation sur de longues périodes. En plus de ces changements alimentaires, selon les circonstances, des compléments nutritionnels oraux (ONS) peuvent également être recommandés pour couvrir les besoins nutritionnels d’une personne.
Que sont les aliments destinés à des fins médicales spéciales (FSMP), tels que les compléments nutritionnels oraux (ONS) ?
Les aliments destinés à des fins médicales spéciales (FSMP) sont conçus pour répondre aux besoins nutritionnels résultant d’un large éventail de pathologies qui touchent des personnes de tous âges, de la petite enfance au grand âge. Ce sont des produits alimentaires créés pour la prise en charge diététique des personnes souffrant d’une maladie, d’un trouble ou d’une pathologie qui affecte, de façon temporaire ou permanente, leur capacité à obtenir un apport nutritionnel adéquat à partir d’aliments ordinaires5.
Les compléments nutritionnels oraux (ONS) sont un type de FSMP : des produits alimentaires sur mesure contenant des quantités précises d’énergie (calories), de protéines, de lipides, de glucides, de vitamines et de minéraux5. Il existe de nombreux types d’ONS :
- Des poudres pouvant être reconstituées en boissons avec du lait frais ou de l’eau, ou ajoutées à des boissons et/ou à des aliments et recettes
- Des boissons prêtes à boire à base de lait ou de type jus de fruits
- Des ONS de type crème dessert pour les personnes pouvant avoir des difficultés à avaler
Les ONS sont disponibles dans un choix de saveurs et de textures, afin que toute personne qui en a besoin puisse trouver un produit qui lui convient. Cela favorise le plaisir de consommer ces produits, encourageant ainsi une meilleure observance et garantissant une alimentation adéquate. Un professionnel de santé aidera la personne à déterminer lequel convient le mieux à ses besoins et à ses préférences.
Les ONS constituent une solution efficace et non invasive pour lutter contre la dénutrition et apportent des bénéfices fonctionnels aux personnes généralement capables de consommer certains aliments ordinaires, mais pas en quantité suffisante pour couvrir l’ensemble de leurs besoins nutritionnels3. Ces produits sont consommés dans tous les milieux de soins – hôpitaux, établissements de soins, cliniques et domiciles privés –, mais ne doivent être utilisés que sur recommandation et sous la supervision d’un professionnel de santé. Cette supervision nécessaire et continue par un professionnel de santé distingue clairement les FSMP, y compris les ONS, des autres types d’aliments3.
Comment les ONS luttent-ils contre la dénutrition et comment s’intègrent-ils dans le plan de prise en charge nutritionnelle ou de soins d’un patient ?
Les ONS sont des aliments qui contiennent des quantités précises d’énergie, de protéines, de vitamines et de minéraux que l’on obtiendrait normalement d’une alimentation saine et équilibrée. Ils sont spécialement conçus pour les personnes qui ne peuvent pas manger suffisamment pour couvrir leurs besoins par leur seule alimentation habituelle. Ils sont conçus pour augmenter la quantité de nutriments apportés afin d’aider à maintenir le poids corporel ou à mieux faire face à la maladie et à récupérer plus rapidement.
Plusieurs raisons peuvent justifier la prescription d’ONS en complément de changements alimentaires. Par exemple, une personne peut avoir perdu du poids involontairement en raison d’une maladie, car il lui est plus difficile de manger des aliments ordinaires à cause de ses symptômes. Certaines pathologies peuvent affecter l’appétit d’une personne, entraîner des altérations du goût ou rendre difficile la déglutition des aliments ordinaires, ce qui lui rend trop difficile d’augmenter sa consommation d’aliments ordinaires.
Le professionnel de santé assurant le suivi aidera à déterminer quel ONS convient le mieux à la personne et à son état. Il est important qu’il explique la nécessité de prendre des ONS, en quelle quantité et pendant combien de temps ils seront nécessaires. Dans la plupart des cas, ils ne seront nécessaires que tant que la personne a des difficultés à suivre une alimentation normale ou jusqu’à ce qu’elle ait atteint un poids sain. Le professionnel de santé devrait régulièrement évaluer ses progrès pendant qu’elle prend des ONS, en tenant compte de facteurs tels que le poids et la manière dont la personne s’accommode des ONS recommandés, et il posera des questions sur ce que la personne parvient à manger. Des évaluations régulières sont importantes pour s’assurer qu’elle tire le bénéfice maximal des ONS et qu’ils ne sont pris que le temps nécessaire.
Il est également très important de veiller à ce que les ONS soient pris en complément des aliments ordinaires et ne soient pas utilisés en remplacement de l’alimentation normale ou du plan alimentaire recommandé par un diététicien. Le but des ONS est d’aider à renforcer les apports alimentaires actuels d’une personne et non de les remplacer ; il est donc important de ne prendre que la dose recommandée chaque jour. Ils peuvent être pris entre les repas comme une collation, dès le matin ou avant le coucher. Certaines personnes trouvent utile d’en prendre de petites quantités régulièrement tout au long de la journée. Les ONS sont également très polyvalents et peuvent être intégrés à des recettes ou à des plats préférés, par exemple dans du porridge au petit-déjeuner. Il reste toutefois important que tout conseil ou changement alimentaire soit effectué sous la supervision d’un professionnel de santé formé.
Références
- HSE. Malnutrition in Ireland. Disponible : https://www.hse.ie/eng/services/list/2/primarycare/community-funded-schemes/nutrition-supports/malnutrition-in-ireland/ (consulté le 5 avril 2022).
- IrSPEN. UNDERSTANDING MALNUTRITION. Disponible : https://www.irspen.ie/malnutrition/understanding-malnutrition/ (consulté le 5 avril 2022).
- MNI (2018). Better care through better nutrition: Value and effects of Medical Nutrition. Bruxelles : Medical Nutrition Industry International.
- BSNA. Medical Foods Q&A. Disponible : https://bsna.co.uk/pages/about-specialist-nutrition/medical-oral-nutritional-supplements/faqs (consulté le 5 avril 2022)
- SNE. Food for Special Medical Purposes. Disponible : https://www.specialisednutritioneurope.eu/specialised-nutrition/food-for-special-medical-purposes/ (consulté le 5 avril 2022)